Bernard Marie Koltès

Bernard-Marie Koltès… à lire, à découvrir ou à redécouvrir !

Un extrait de ses Lettres, disponibles aux Editions de Minuit.

b m koltésKoltès écrit, comme souvent, à sa mère. Cette lettre date du 21 juillet 1976 et a été écrite dans les semaines qui ont suivi le décès de son père. Un passage que je trouve particulièrement intéressant et qui donne à réfléchir :

« (…) Lorsqu’on a aimé une fois, dans sa vie, on sait – on devrait savoir – qu’il y a au moins deux plans sur lesquels se fixent les liens ; il y a celui de l’existence au sens anecdotique, avec la formation d’habitudes, la constitution d’un passé, l’expérience d’une foule de sentiments secondaires tels que la jalousie, l’aversion, etc. Mais ce plan-là, le seul dont on parle quand on parle d’amour, n’est pourtant pas le plus fondamental, ni même réservé à l’amour. L’autre, plus profond, complètement inexprimable, toujours inexprimé, souvent ignoré, c’est celui, statique, indifférent aux remous de l’existence, où il se noue comme des cordages entre les êtres, lentement, silencieusement, mais des liens irréversibles, qui sont comme une excroissance qui pousse sur soi-même. C’est cela qui est la seule chose importante, et c’est cela que l’on néglige de penser, que l’on noie dans les interminables bavardages intérieurs sur les péripéties, qui finissent par envahir tout l’esprit, qui s’enchaînent l’un l’autre inutilement et de manière infinie, qui s’enroulent sur eux-mêmes sans pourtant ne jamais rien faire bouger. Pourtant, la seule pensée d’amour possible, la seule manière, à plus forte raison, d’arriver à retrouver un être absent, c’est celle qui recherche ce niveau-là où sont les véritables liens. Et de penser aux accidents de l’existence ne peut qu’éloigner de la contemplation de cette réalité qui est une partie de soi-même, et non le fruit d’évènements. Il faut apprendre une autre manière de penser, qui est contemplative : qui ne cherche ni l’explication ni la compréhension, moins encore cette forme de jugement qu’est le remords : c’est une manière de penser qui ne peut être que muette (parce que les mots et les images sont un obstacle et une réduction de cette pensée), sans jugement ni rêverie (parce que la rêverie, c’est-à-dire tout ce qui est au conditionnel – j’aurais pu, j’aurais dû, cela aurait été… – est le pire ennemi de l’approfondissement de la pensée), sans sentiment même, au sens des infinies variétés des sentiments superficiels. C’est quelque chose qui ressemble plus à la manière dont, lorsqu’on a quitté une maison familière et que l’on se sent perdu, on cherche, on retrouve, et on reconnaît, bien qu’on en soit loin, un mélange d’atmosphère, de chaleur, de bruits et d’odeurs, de mouvement intérieur comme il y a dans les corps, et qui sont la présence. Quant au passé, il n’a pas une existence autonome, une réalité stricte, une forme écrite, définitive – s’il l’a apparemment au niveau des histoires qui ont eu lieu, il n’en est pas de même pour son sens. Le sens d’un passé, c’est ce qu’il représente à un moment donné ; il change donc à tous les moments où on le considère, et il est modifiable si l’on modifie la manière de le considérer. Un passé est passé dans la mesure où il y a un présent, et il n’existe qu’en fonction de ce présent. La seule chose qui compte est ce qu’il représente aujourd’hui. On peut dire, lorsqu’il y a eu un amour, soit : « comme j’ai mal aimé », soit « comme je l’aimais ». Dans le premier cas, cela revient pratiquement à ne pas tenir compte d’un mot, qui est le principal, aimé, et de ne retenir que l’adjectif, qui est le secondaire, mal. Et l’adjectif finit par tuer le verbe, et cela devient un contresens, et, comme cela est trop souvent le cas, on continue d’étouffer l’amour par le spectacle de ses expressions. Alors que si l’on donne sa véritable place au mot mal, comme il est contradictoire, au fond, avec l’action d’aimer, il finit par s’atténuer et par être neutralisé par l’amour. Jamais l’adjectif ne peut être plus fort que le verbe, et dans la vie, jamais une « mauvaise » manière d’accomplir quelque chose ne peut nier que cette chose soit finalement accomplie.
La torture que l’on s’inflige en tournant et retournant dans sa tête ce que furent les derniers moments, les dernières choses que l’on a faites ou que l’on a dites, et qui, de toute façon, ont toutes les chances d’êtres ratées, plus ou moins, puisqu’on ne sait pas que ce sont les dernières et que l’on ne peut pas les préparer comme une fin de théâtre, c’est un tourment inutile. Que peut bien signifier « dernier » pour l’autre ? Ce mot n’a de sens que pour soi, parce que maintenant, on est frustré d’une présence et que la vie continue quand même. Mais pour l’autre, au nom de qui on se tourmente ? S’il n’y a rien après la mort, lui est parti, sans dire adieu, sans considération sur le passé, sans plus rien, maintenant, qui puisse justifier que l’on souffre pour lui. (Dans le cas d’une foi, que de raisons supplémentaires encore pour ne pas se tourmenter, puisqu’il n’y a rien de définitif, ni d’une part ni de l’autre !).
Je te donne ces quelques impressions en vrac, peut-être qu’elles ne signifieront rien pour toi ; mais je crois quand même t’aimer assez pour avoir compris un peu de tes souffrances. (…) »

le moucheron

 

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