sujets d’actualité…

Ces deux coups de cœur  sur des sujets d’actualité  sont proposés par Pascal

Ces deux livres nous offrent une analyse lucide tout comme ils nous interdisent les simplismes d’une politique sécuritaire qui signerait le refus de la modernité. Les deux auteurs nous invitent à un autre regard pour vivre ensemble ! Beau programme pour une médiathèque !

 

la perversion ordinaireLe premier concerne la crise des repères, avec le livre de Jean-Pierre Lebrun, La perversion ordinaire – vivre ensemble sans autrui, Denoël 2007.

Ce qui semble dominer aujourd’hui, c’est la violence qui se manifeste sous la forme d’actes dont on peine à trouver une explication exprimés par le langage de certains jeunes qui disent : « j’ai la haine » sans autre précision ;  ou dans la crise économique dont les plus pauvres sont les victimes. Cette violence polymorphe est sans doute liée à un bouleversement profond, que Jean-Pierre Lebrun qualifie, à la suite de Marcel Gauchet, de « retournement anthropologique » (251). Le constat de ce psychiatre et psychanalyste, rejoint celui de tout observateur de notre société : nous vivons une « crise de la légitimité », « autrement dit, reconnaître qu’il peut et doit exister des objectifs situés en tiers, qui transcendent les intérêts de chacun ne va plus de soi » (22). Pour le dire de manière plus simple, tout exercice d’autorité, et les enseignants l’expérimentent souvent, est suspectée d’être un abus de pouvoir. Est donc posée aujourd’hui de manière inédite la question de « la place de la transcendance » qui autrefois était assurée par la religion. Mais « entrer dans ce que l’on appelle la modernité, c’est prendre la mesure de ce que la légitimité ne se fonde finalement que sur elle-même » (24) ! « La négativité était en effet visible pour tous jusque il y a peu via la place de Dieu », cependant, « ce n’est pas le contenu de la croyance qui primait, mais bien ce qu’elle permettait de transmettre » notamment « de faire fonctionner les invariants anthropologiques parmi lesquels nous mettons au tout premier rang la perte que nécessite le langage et la négativité que celui-ci introduit » (39). Notre auteur rappelle ici la nécessité pour devenir sujet de ne plus être dans le fantasme de la toute-puissance que Freud a théorisé grâce au mythe d’Œdipe et, avec Lacan, il pointe que pour parler, il faut du vide : le mot prend la place de la chose comme dans la métaphore, cette absence symbolisant le tiers, l’autre dont on reçoit l’existence. C’est ce « Nom-du-Père » qui est minimisé dans la société postmoderne dominée par la mère. Le refus de la perte de jouissance, ce que Lebrun appelle « vide », « négativité », « incomplétude » construit un monde d’où « autrui » est absent. En effet, quand le Père est absent, et nul ne peut douter que nos sociétés occidentales soient « maternantes » (Cf. la difficulté pour les parents de dire non à leur progéniture ou la promotion de la toute jouissance immédiate induite par la promotion de la consommation), nous assistons à l’avènement d’individus qui se croient « complètement émancipée du manque » mais qui sombrent dans « l’entousement » (41). Par ce néologisme, Jean-Pierre Lebrun évoque une nouvelle organisation psychique et sociale pour laquelle « le lien social ne se présente plus comme un préalable à l’existence de l’ensemble, envers lequel tous sont d’emblée en dette ». Dans ce nouveau modèle, « chacun n’existe que dans la mesure où il est associé, ‘branché’ avec d’autres. A ceci près que, dans un tel contexte, le poids de la responsabilité est considérablement alourdi si le résultat n’est pas atteint. Car chacun désormais porte – sans même le savoir – le poids de l’ensemble sur les épaules. C’est ainsi que beaucoup étouffent, se dépriment et jettent l’éponge, faute de pouvoir soutenir cette façon de fonctionner, d’encore pouvoir trouver le minimum de reconnaissance qu’ils s’estiment en droit d’obtenir » (43)

Notre auteur n’est pas le seul à faire ce diagnostic de nouvelles pathologies vécues par ceux qu’il appelle les « néo-sujets », et qui se manifeste sous la forme d’un « état d’insatisfaction et de découragement » (184) qui ne correspond ni aux anciennes névroses ou psychoses mais ce qui nous intéresse ici, c’est qu’il en repère la cause dans la disparition de « la place du transcendantal. Et par là-même l’exception, l’interstice, la faille, la fente, la fêlure, l’hiatus, la lézarde, la négativité… Tous ces mots qui désignent ce qui ne colle pas ». Lacan « a appelé ça le réel ». Or l’existence de ce réel nous « apparaît aujourd’hui comme incongrue (…) traumatisme à éponger (…) vide à éviter ». Soit l’individu réussit, soit il est une victime ! Soit il se referme dans de petits groupes identitaires, soit il se dit victime.

Face à cette situation, les plus conservateurs verront dans ce livre la confirmation d’un nécessaire retour à l’autorité du Père qui rappellerait la loi, la vérité. Or affirme avec justesse notre auteur, cette régression n’est ni possible ni souhaitable au vu des excès véhiculés par l’ancienne domination du patriarcat. Mais la « fin du garant transcendant n’est pas synonyme d’immanence. C’est-même cette distinction, ajoute Lebrun, qui me paraît essentielle » (148) Toute la question est de savoir comment vivre ce passage d’une transcendance, ritualisée, théâtralisée par ceux qui étaient dits détenir leur pouvoir de Dieu, à une inscription autre de cet « invariant anthropologique » dans la société. Le chantier d’une « troisième voie » (213) est ouvert mais encore faut-il se poser les bonnes questions. Il s’agit de repérer en quoi cette perspective peut nous aider à avancer à retrouver une « grammaire du désir » (109) dévalorisée par une apologie de la jouissance immédiate. Et le chemin est difficile qui se résume par ce « paradoxe crucial : depuis la nuit des temps, aucune société n’a jamais donné autant d’importance à la singularité du sujet, mais aucune, également, n’a aussi peu préparé le sujet à soutenir cette position dont elle rend pourtant possible l’avènement. C’est ce paradoxe qui signe la crise sociétale actuelle, » (32) « ce qui va entrainer les responsables de la Cité à se transformer d’hommes de pouvoir en hommes de pourvoir » (46), mais beaucoup risquent d’oublier que cette responsabilité d’adulte implique « que c’est à chacun d’assumer ce qui, hier, était seulement la tâche du Roi : celle de faire que le royaume puisse se soutenir dans le vide » (245) !

La seconde question d’actualité est celle de la visibilité de l’Islam dans notre République laïque avec Stéphane Lathion, Islam et modernité – IdentitéS entre mairie et mosquée, DDB 2010.

islam et modernitéL’Islam est un des éléments constitutifs de notre identité européenne (que l’on se souvienne de l’Espagne !) et notre Auteur nous permet de dépasser les peurs ou fantasmes en nous ouvrant les portes d’une communauté sans doute aussi diverse que méconnue ; il est un fait incontournable, celui de la présence des musulmans dans notre société et de leur nouvelle visibilité qui dérange : le port du voile, la requête d’une nourriture halal dans les cantines scolaires ou administratives, le refus de la mixité dans les piscines publiques autant d’exemples qu’étudie Stéphane Lathion à partir du concept canadien « d’obligation d’accommodement raisonnable » (p 149) qui « s’inscrit dans la zone de dialogue entre le droit (tant national qu’international) reconnaissant la liberté de croyance et de pratique et les contraintes que peuvent représenter de nouvelles règles de bon voisinage dans une société multiculturelle ». La coexistence est de fait « inévitable » et la suspicion d’intégrisme ou de refus d’intégration est sans doute souvent plus illégitime que les revendications de croyants, car elle ne prend pas en compte les changements de perspectives survenus ces dernières décennies. Les musulmans d’aujourd’hui ne sont plus en effet les immigrés d’hier. Par exemple, « il est essentiel de souligner que, souvent, la première langue parlée du jeune musulman n’est plus la langue de ses parents, mais bien la langue de la société dans laquelle il vit » (p 209). Ne plus lire le Coran en arabe est un changement important, significatif du « moment de transition » que vivent les musulmans. « Les anciens, les migrants de premières générations qui, souvent, sont restés influencés par l’Islam de leur pays d’origine, par l’aspect ethnique du groupe d’appartenance et par une vision craintive vis-à-vis du reste de la société, sont en train d’être remplacés par une nouvelle génération qui investit le champ associatif en revendiquant à la fois son appartenance à l’Islam et sa citoyenneté européenne » (p 125). Dès lors, la stigmatisation de la foi musulmane réduite à certaines pratiques choquantes est contre-productive dans la mesure où elle enferme les croyants que nous devrions au contraire accompagner pour qu’ils trouvent un chemin en articulant citoyenneté et foi. Il ne s’agit pas d’être naïfs et d’ignorer les problèmes, comme celui de la formation des imams qui, trop souvent, « ne sont pas capables d’offrir une vision harmonieuse entre la culture occidentale dans laquelle les musulmans sont nés et la culture musulmane qu’ils sont supposés avoir. » Mais « Les fidèles ne se reconnaissent pas dans le discours de ceux qui parlent en leur nom. Ceux-ci sont souvent déconnectés de la réalité vécue par les musulmans d’Europe » (p 172), surtout quand ils créent « des polémiques par leur propos haineux, provocateurs, ou simplement maladroits, mais dans tous les cas inacceptables » (p 174).

Il serait dommage et dommageable de confondre ces excès avec les demandes d’une nouvelle visibilité. Celles-ci ne sont pas nécessairement les signes d’un refus de s’intégrer dans la société. « Un autre regard peut-être porté sur ces mêmes signes et revendications musulmans : l’affirmation d’une volonté de s’intégrer dans un environnement a priori peu propice à la pratique de l’Islam. Des fidèles d’une religion se sentent suffisamment en confiance et à l’aise dans leur environnement pour demander aux pouvoirs publics qu’ils prennent en compte cette nouvelle présence. (…) Ainsi, pour une même réalité, une jeune fille voilée, il existe deux regards qui mènent à des conclusions opposées. Pour les uns, c’est clairement un refus de s’intégrer dans la société européenne au sein de laquelle le voile renvoie l’image de la soumission de la femme et le refus d’un certain type de modernité. Pour d’autres, la femme musulmane se sent suffisamment en confiance dans cette société pour oser afficher sa spiritualité sans pour autant remettre en cause ni son intégration ni son respect des valeurs issues de la Révolution française. Le voile est présenté comme un choix volontaire, comme une alternative à un modèle de féminité contesté. La vérité est certainement entre les deux… » conclut malicieusement notre auteur (p 153-6). On est cependant heureux d’apprendre que la célèbre université d’Al-Azhar a interdit le port du voile intégral !

C’est donc bien la complexité et la pluralité des situations qu’il faut prendre en compte (p 201). Lathion consacre d’ailleurs un très beau chapitre à l’ijtihad : c’est « l’effort intellectuel de réinterprétation du Coran » mais les penseurs musulmans modernes sont tellement occultés par les chantres de l’intégrisme que nous ne les connaissons pas !

Et il est légitime que la burqua, voile intégral spécifique de l’Afghanistan, nous soit odieuse à cause de la vision de la femme qu’elle implique mais aussi de la guerre qu’elle nous rappelle. Mais la manière dont s’est engagé le débat sur son interdiction fait « craindre une stigmatisation de plus de l’islam et des musulmans en Europe » ; ce qui est pour le moins paradoxal pour une pratique qui n’est qu’une tradition culturelle. C’est un grand Imam qui l’affirme : « le niqab (voile porté surtout en Arabie saoudite) n’a pas de lien avec la religion, ni de près ni de loin » (p 157) ! Les conclusions de la mission parlementaire ouvrait une autre piste : « nous voulons convaincre, plus que contraindre » et S. Lathion de commenter : « la volonté du gouvernement de privilégier la contrainte, par un texte de loi, confirme le doute sur ses intentions républicaines » (p 159), surtout « si l’on admet qu’une politique répressive ne sera pas en mesure d’éviter, à coup sûr un attentat ou des actes violents, mais qu’au contraire, elle alimentera, par ses amalgames et simplifications, les peurs et la méfiance envers tous les musulmans et ceux qui leur ressemblent. De plus, le cadre de vie quotidien des non musulmans se verra également modifié par une politique répressive, et, par conséquent, celle-ci envenimera, sans aucun doute, les rapports au sein des sociétés européennes. Dès lors, la voie qui nous semble la plus judicieuse, c’est de travailler ….

 

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